You are currently browsing the category archive for the ‘Aucune catégorie’ category.


« La mer joint les régions qu’elle sépare »
Alexander Pope

– Ne dis rien, ne pense à rien. Ferme les yeux, simplement. Et imagine…

Il y a la multitude de sons que provoque le torrent quand il dévale son lit après que les neiges, en fondant, l’aient rejoint. Il y a aussi le vent qui hurle son désespoir et se jette dans les arbres. Et puis il y a ce qui nous surplombe, vaste étendue sombre qui nous nargue. Quand disparaît l’astre, quand se fait l’obscurité, un être, un esprit, une déité peut-être, constelle l’espace. Parmi toutes ces étoiles jetées comme un voile de poudre, il en est une qui brille à peine. Et pourtant, elle est de loin la plus importante à mes yeux. Nous suivrons cette étoile.

Peut-être, au début, nous sentirons-nous perdus. Déchirés entre les doutes et l’euphorie vis-à-vis de ce qui nous attend. Peut-être serons-nous divisés, ne faisant pas encore un. Aucun de nous ne connaissant encore vraiment les uns, les autres. Récif qui se révélera très vite illusoire, sinon passager. Puis viendra le temps où nous nous lancerons vraiment dans ce périple. La route se fera plus calme, le voyage moins inquiétant. Ce sera le temps des découvertes, le temps où, détachés de toute réticence, nos yeux s’ouvriront à mille merveilles. Nous percevrons en l’éclat la beauté, omettrons qu’il est un moyen de mettre en lumière ce qui a de la valeur. Il sera, lui-même, l’objet de notre curiosité. Après avoir ainsi marché, trois jours durant et dans une cohésion presque parfaite (quoique souvent et nécessairement mise à rude épreuve), nous quitterons les sages chemins jusque-là empruntés. Nous délaisserons les bornes placées par ceux qui nous ont précédés afin que commence un pèlerinage plus personnel.

Représente-toi ce chemin, et vois les arbres qui l’entourent se faire de plus en plus nombreux au fur et à mesure que tu avances. Petit à petit, les gravillons du sentier vont laisser place à l’humus. Les feuillages tamisent la lumière : elle se fait plus douce, moins agressive pour nos yeux trop vite éblouis. Et quand le sentier disparaît, englouti par la végétation dense, il arrive que des ronces viennent entraver notre progression. Leurs épines s’enfoncent dans notre peau, déchirent, dilacèrent. À force de blessures, notre foulée se fait plus prudente, et nous perdons de vue notre destination pour se concentrer sur nos pas. C’est à ce moment-là que l’on s’égare. Chacun quitte, progressivement, la piste. Sans nous en rendre compte, nous nous éparpillons. Arrive le moment où les obstacles se dissipent mais où nos esprits restent occupés. On s’attache alors à des futilités : plus rien n’existe sinon nous. Comme si le monde était en suspens. Quelque chose s’opère, quelque chose d’insaisissable, d’indicible, d’inéluctable aussi. Quelque chose travaille en nous et au dépend de nous. Au sortir de ce rêve vaporeux, chacun constate sa déviance. Certains mettrons plus de temps que d’autres à retrouver le layon et, cela à peine accompli, nous nous trouverons déjà au sortir de la voluptueuse masse feuillue. Alors tout s’éclaire et, enfin, tu pourras apercevoir au loin l’étape ultime : le canyon. Un pont, improvisé ou depuis longtemps en germe, tout-à-fait bancable ou incroyablement solide, suffira à en venir à bout. Mais les réjouissances ne sauraient se prolonger : déjà la voie bifurque. Les uns partiront à gauche, d’autres continueront pour un petit moment encore pour tourner à droite à la première occasion. Mais qu’importe. Tous, nous prendrons des chemins différents, aussi différents que ceux par lesquels le hasard nous a fait nous retrouver et marcher ensemble. Alors je te dirais « c’est ici que nos chemins se séparent », et nous nous quitterons.

– Mais, avoir fait toute cette route… pour rien ?

– Tu prends le problème dans le mauvais sens. La ligne de mire de notre voyage n’en a jamais été la fin. Non, c’est bien plus grand que cela. La ligne de mire de notre voyage n’est que le début de ce qui nous attend.

Publicités