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MOI — C’est étrange, ne trouves-tu pas ?
LUI — Quoi donc ?
MOI — Se retrouver ainsi, des années après.
LUI — Des années après quoi ?
MOI — Des années après tout.
LUI — Il ne s’est jamais rien passé entre nous.
MOI — Je sais.

***

LUI — Alors, tu m’aimais ?
MOI — Je crois, oui. Je ne sais pas vraiment si c’était de l’amour. Je n’ai pourtant jamais rien ressenti de tel. Ni avant, ni après toi. Et toi, est-ce que tu m’aimais ?
LUI — Non. Nous ne nous sommes jamais aimés.

***

MOI — Qu’as-tu fais, toutes ces années durant ?
LUI — J’ai voyagé. J’ai parcouru le monde à la recherche de je-ne-sais-quoi. J’ai erré tout le jour, toute la nuit. Je ne voulais rester nulle part. Je fuyais chaque endroit où je me trouvais bien. Cela me plaisait beaucoup. Ce n’était pas toujours facile, non. Mais je l’ai fait. Et puis, un beau jour, j’ai voulu revenir ici. Je suis rentré ce soir.
MOI — Tu as trouvé ? Tu as trouvé ce que tu cherchais ?
LUI — Pas encore. Et toi, que faisais-tu ?
MOI — Je suis partie, moi aussi. Je n’ai peut-être pas voyagé, mais j’ai voulu changer de vie. Je m’en suis allée, doucement, par le petit chemin rocailleux. Je voulais m’établir, je me suis installée dans une petite maison. Tous les matins, j’ouvrais mes volets sur une prairie qui changeait au fil des saisons. L’hiver, elle était blanche, rougeoyante quand arrivait l’automne, verte dès le début du printemps, multicolore l’été. C’était merveilleux.

***

LUI — Tu sais, un jour, j’ai rencontré quelqu’un.
MOI — Ah oui ?
LUI — Oui. J’ai pensé un temps refaire ma vie avec elle, j’ai pensé un temps que j’avais trouvé ce qu’il manquait à mon existence.
MOI — Qu’avait-elle de si particulier ?
LUI — Elle avait tout pour elle.
MOI — Tout ?
LUI — Oui, tout. Elle était belle, aimante et douce, elle était souriante, intelligente et érudite. Elle était de bonne éducation.
MOI — Comment s’appelait-elle ?
LUI — Elle ne s’appelait pas.
MOI — Comment l’as-tu connue ?
LUI — Par un jour de pluie.

***

MOI — Moi aussi, j’ai voulu tout recommencer, repartir de zéro.
LUI — Parle-moi de ton passé qui m’est inconnu.
MOI — Nous nous sommes rencontrés à la ville. Ce n’était pas très romantique, non, mais c’était agréable. Il me parlait de lui, de ses projets. Il me disait qu’il m’aimait, qu’il voulait que je sois sienne. Il me prenait dans ses bras, me faisait rire. Timidement, je détournais la conversation. Il était fou et j’étais sage.
LUI — Tu as toujours été trop sage.

***

LUI — S’il te disait des mots d’amour, si tu étais heureuse, pourquoi l’as-tu quitté ?
MOI — Je ne sais pas. Il était incapable de me permettre d’accéder au bonheur auquel j’aspirais.
LUI — Tes rêves sont trop fous.
MOI — Et toi ? Qu’est-il advenu de ton aventure ?
LUI — Je la trouvais trop parfaite. Elle était idyllique, mais tout semblait trop irréel.
MOI — Tes ambitions sont trop sages.
LUI — Qu’importe.

***

MOI — Pourquoi nies-tu constamment l’évidence ? Elle s’impose à toi, ne la vois-tu pas ?
LUI — Non. Le devrais-je ?
MOI — Ainsi, c’était vrai, tout ce que l’on dit ?
LUI — Que dit-on ?
MOI — On raconte que tu es devenu aveugle. Que tu as perdu tes yeux, ton regard critique. On hasarde que tu as perdu tes sentiments.
LUI — Tout ce que l’on raconte est faux.
MOI — Parfois, il faut écouter son cœur.

***

LUI — C’est vrai que c’est beau.
MOI — De quoi parles-tu ?
LUI — Ce ciel étoilé. C’est vrai que c’est beau.
MOI — Certainement.
LUI — Maintenant, je m’en souviens.
MOI — Je n’ai jamais oublié.
LUI — N’as-tu donc rien fait pour effacer tes souvenirs ?
MOI — J’ai tout essayé.
LUI — Est-il préférable d’annihiler son bonheur passé ou de se remémorer sa souffrance ? Je ne saurais choisir.
MOI — Tout cela n’est que question d’espoir.
LUI — Je ne connais pas ce mot.

***

MOI — Dis, tu te souviens vraiment ? Ou bien ne sont-ce que des bribes éparses qui te reviennent ?
LUI — Je me rappelle que nous accrochions nos rêves à Mizar, je me rappelle qu’Alcor nous conduisait. Nous suivons la Boussole et, à Altaïs, nous confiions nos souffrances. Il nous suffisait de contempler Véga pour que, de nos lèvres, s’élève un chant d’amour, un chant de paix, un chant de rêve. Devant Castor, nous parlions du passé, devant Pollux de l’avenir. En regardant Chedar, nous évoquions la littérature, devant Atlas les voyages, devant telle étoile la peinture, devant telle autre quelques banalités. Chaque soir, nous prenions longtemps à choisir une étoile, selon nos envies, puis nous discutions du sujet que nous lui avions attribué. Nous les connaissions toutes.
MOI — Puis, un jour, ou plutôt une nuit, nous vîmes le Cygne s’animer, battre ses majestueuses ailes blanches. Un chant s’éleva des cieux, le chant du Cygne.

***

LUI — Le Cygne n’est pourtant pas mort. Il semble être revenu. L’as-tu vu dans le ciel, ce soir ? Comme il est beau.
MOI — Il n’est jamais parti.
LUI — Cessons de fixer l’espace. Regarde-moi.

***