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Coppélia, Valse lente

Son petit corps léger et fragile entièrement penché sur le pupitre de bois massif, la petite fille s’appliquait, traçant une à une, avec une extrême lenteur, les lettres de son prénom : Coppélia. Malgré les cris joyeux que poussaient les enfants jouant dans la cour de l’école, qu’on entrevoyait par la fenêtre, elle demeurait imperturbable. Même l’impossibilité qu’elle avait de les rejoindre, tout comme l’ostracisme de ses camarades à son égard, la laissaient dans une authentique indifférence. Cette petite poupée, aux grands yeux vitreux comme s’ils étaient d’émail, effectuait inlassablement les mêmes gestes en observant une irréprochable cadence. Sa plume glissait adagio sur le papier couleur de lait comme si, suivant son instinct musical, elle avait dessiné sur une partition de jolies notes, traces écrites d’un refrain sempiternel. Chaque fois qu’elle arrivait en bout de page, elle recommençait plus bas, indiquant une nouvelle portée et récitant infiniment le même solfège. Elle avait fait de sa plume un instrument, et chaque coup qui venait résonner sur le papier parcheminé était au feuillet ce qu’est l’archet au violon, géniteur d’une suave mélodie néanmoins ancrée dans une douce amertume. De même que sa main ne s’usait jamais, ne se décourageait jamais dans cette tâche fastidieuse, ses yeux ne quittaient oncques le grand rectangle blanc qu’elle avait devant elle, support de son infortune. Lorsque les feuilles, couvertes d’une écriture uniforme, n’étaient plus en mesure d’accueillir ne serait-ce qu’une seule lettre de plus, ce qui arrivait assez fréquemment, et ce malgré le délai nécessaire à la petite ballerine pour écrire ne serait-ce que huit signes, celle-ci, de sa main inoccupée, les laissait glisser doucement, révélant à la lumière un blanc immaculé. Constamment, elle répétait ces gestes, sans lassitude aucune, exécutant docilement le semblant de punition qui lui avait été attribué iniquement. Elle aurait pu penser que cela était injuste, qu’elle ne méritait pas cela. Elle aurait pu penser qu’elle avait le droit, elle aussi, de s’arrêter de travailler, quelquefois, penser qu’elle aurait aimé jouer, ou rêver au grand air. Penser à s’échapper, penser à partir, vagabonder, penser à rompre ce triste refrain. Penser aux pas de danse que lui aurait permis une ballade jouée au piano, d’un tempo tellement plus entraînant. Une harmonie créée par un orchestre. Elle aurait pu penser à tout cela. En faire son leitmotiv. Elle aurait pu. Seulement, dans sa petite robe rose de danseuse, animant ses petits bras de petit rat, Coppélia n’y pensait pas. Coppélia ne pensait pas. Elle conservait son tendre sourire d’ange, sourire figé par sa mélancolie. Elle conservait ses habitudes, sa position, son malheur. Coppélia n’avait pas le choix. On lui avait bien apprit à faire autre chose, à écrire d’autres choses, mais pour l’instant, personne n’avait besoin de cela. De son écriture d’artiste, s’entraînant à écrire son prénom, la petite fille ne dérangeait personne. On aurait même pu dire qu’elle arrangeait. Un jour, on lui faisait faire ceci, un autre cela, on ne prenait jamais en compte son avis, mais cela avait-il vraiment une importance ? Avait-elle une opinion ? Personne ne s’en souciait, personne ne tenait à le savoir. Elle aurait pu avoir une infinité de possibilités si on lui en avait donné les moyens. Si et seulement si. Destinée à accomplir sagement tout ce qu’on lui ordonnait, elle demeura ainsi, toute sa vie, à effectuer ces gestes continus. Elle demeura ainsi, jusqu’au jour où le mécanisme s’arrêta. Usé par tant d’activité, son petit coeur, son moteur avait lâché prise, abandonnant Coppélia, Coppélia l’automate, sans vie, sans âme.